Les actes > Conclusion générale

Se proposant de traiter de la démesure, le deuxième Congrès de l'Afea a posé cette thématique à travers des objets de recherche variés. Si le succès de ce rendez-vous qui se déroulait en province n'a pas été de l'ampleur du premier congrès, il a rassemblé quelques trois-cents participants pendant trois jours, autour de vingt-sept ateliers, trois conférences plénières, cinq tables rondes et deux films suivis de tables rondes.

 

Ainsi que le décrivait l’introduction de la plaquette du congrès, il a approché la question de la démesure à travers de nombreux terrains et approches de l’anthropologie. Les ateliers tout comme les tables rondes et les sessions plénières ont ainsi porté la question des frontières de la discipline et de son exercice : Par exemple, son enseignement dans d’autres cadres que celui de l’université, l’évolution de sa présence dans le monde de l’édition, ses ambiguïtés académiques approchées notamment au regard de l’Afrique et ses limites déontologiques au regard de questions souvent débattues, son rapport à la mondialisation et au « retour » ; des films projetés, rejoignant parfois des questions posées en plénières ont en outre visé à approcher la question de la démesure à travers les questions posées par les génocides et « après génocides », ou dans les réalités des démesures de la nature lorsque l’homme n’est plus à même de la contrôler – ainsi les films de Werner Herzog sur une éruption volcanique et sa gestion par les pouvoirs publics ou sur une ascension de l’alpiniste et himalayiste Reinhold Messner.

 

Les ateliers ont cherché à circonscrire la polysémie et les occurrences de la démesure dans de nombreux domaines, tout aussi bien classiques que dans les faits sociaux pas nécessairement explorés jusqu’alors mais qui se posent comme autant d’expériences de terrain pour les anthropologues : « La démesure en sciences et techniques » a abordé le rapport à la technique au regard du grand et du petit, de l’espace et de son contrôle, de l’agriculture face à la mondialisation, aussi bien qu’à travers des problématiques urbaines ; la démesure « technoscientifique » y a également été abordée ainsi que les limites atteintes avec les exemples de dopage dans le sport, l’évolution de la médecine devant les choix d’interruption de grossesse, et ces travaux ont soulevé pour leur part d’autres et nombreuses questions. Les ateliers « Fêtes, rites, festivals : cultures et spectacles de la démesure » et « L’alcool des maîtres rituels et des ethnographes » ont abordé des objets spécifiques mais qui pourtant se croisent, à travers leurs ambiguïtés, les invariants et les différences qu’ils suscitent : D’une part les fêtes profanes ou religieuses, les rites et les risques (ceux liés aux cirques, équilibristes, ou bien fêtes foraines où le désordre, comme le constate Xavier Ribiere, devient l’occasion de « créer du lien entre les personnes »), et leur rapport au « chaos ». C’est aussi un rapport à l’ordre social et à sa reproduction qui apparait dans les nombreuses régions étudiées en France et dans le monde (dans le Var, au Pays Basque, au Brésil, au Mexique, en Chine, au Gabon, au Sénégal, en Nouvelle Calédonie et aux États-Unis) ou encore à travers le monde (avec l’exemple de l’importation du forrò du Nordeste brésilien en Europe). Elles touchaient bien entendu des questions centrales comme le passé colonial, le rapport au pouvoir, et les formes de transgression (par exemple dans la musique). D’autre part le rapport à l’alcool comme un objet d’étude des « conduites » ou encore et peut-être au contraire des « marges et des marginalités », dressait un état de ses utilisations.

Il peut s’agir d’une démarche rituelle et structurée, les libations ayant tout d’abord chez les Nanaïs du Bassin de l’Amour en Sibérie Extrême-orientale, ainsi que le constate Anne Dalles, été perçues comme « apais[ant] les esprits » et mettant « en avant le contrôle du spécialiste religieux » avant que les « consommations d’alcool ritualisée et non ritualisée deviennent des pratiques à proscrire au centre du discours des convertis » à l’époque contemporaine marquée par le poids des églises. Anne Dalles note en outre que cette consommation est fortement stigmatisée du point de vue extérieur du groupe dominant. On le retrouve également à travers ses utilisations en Mongolie, chez les guérisseurs malgaches ou dans le judaïsme européen lors de la fête de Pessah. La question de la bonne distance apparaissait également, l’ethnographie se trouvant prise à partie au sein de ces rituels, et, dans ce cadre, devenant un objet d’étude en soi.

 

Au-delà de ces objets, d’autres apparaissent comme les révélateurs de la démesure des mondes contemporains, comme en témoignait l’atelier « De déchets en objets : bricoler avec le débordement ». Le traitement (celui des objets, ou bien celui des morts à travers les évolutions des rites funéraires), la récupération, mais aussi l’engagement des acteurs qui se construisent autour de la réalité des déchets et décharges produits par la civilisation contemporaine interrogent nos comportements. Ces questions ont à nouveau été abordées depuis la plus petite échelle (le corps d’un oiseau qui a frappé une vitre) jusqu’à la grande échelle (les nettoyages de sites nécessitant l’emploi d’un hélicoptère), ou la très grande échelle des océans de plastique. Depuis la fripe de Kinshasa jusqu’aux « récups » cyclistes, il apparaît alors que toutes ces activités humaines posent avant toute chose la question de leur organisation. 

 

Ces réalités-là renvoient notamment à la ville, qui a de longue date constitué un objet d’étude de l’anthropologie et plus généralement des sciences sociales, et où il apparaît immédiatement qu’elle est le lieu d'une identification des formes d'altérité ; et aussi que les ségrégations constatées à travers les études sont réelles. Il convient pourtant à propos de la ville de formuler les bonnes questions à travers le renouvellement des situations. Deux ateliers qui la concernaient se sont attachés à des questions d’une autre mesure, quoique des problématiques communes puissent apparaître avec l’encombrement des rues et l’analyse de la « notion d’ordre urbain », l’un concernant les espaces urbains en soi, l’autre concernant la question difficile des politiques publiques et de ce qu’elles induisent. « Les espaces urbains de la dé/mesure » ont été l’occasion de décrire des réalités éparses et qui renvoient à une échelle globale, tant à travers la démesure des prix de l’immobilier (avec l’exemple de Moscou), qu’à travers l’analyse de la question ressassée de la « Grande » ville  (ici, le Grand Venise). Ils ont approché différents cas d’étude (Shenzhen, Paris), ou pensé en « miroirs inversés » les deux réalités dramatiques des mondes contemporains que sont les Camps et les favelas. L’atelier « Police des populations et politique des individus » poursuivait certaines de ces interrogations, en s’efforçant de les mettre en perspective. La réalité sociale que connaissent les personnes roms/tsiganes venues des pays de l’Est sur les bidonvilles en France a ainsi été décrite au regard d’une approche des discriminations en Europe, et la question de la politique des individus venait également approcher des cas particuliers, tel celui d’une personne âgée qui refuse un accompagnement social et sanitaire de peur de perdre son logement. L’analyse de « l’être au monde des personnes sans abri » était en outre l’occasion de mettre en évidence un trajet allant « de la démesure désubjectivante à la démesure du “quant à soi” ». C’était aussi l’occasion de rassembler des problèmes proches dans ces rapports entre populations et individus, par exemple avec l’approche des logiques des micro-politiques de l’écart face au parcours de soins des migrants subsahariens vivant avec l’hépatite B en Île de France. La démesure apparaît ainsi aussi bien dans la ville, que dans des réalités concrètes, ou encore à travers des groupes de personnes au travers du sort commun qui leur est parfois réservé. 

 

L’étude de l’être humain en soi n’a, ensuite, pas été négligée. Le rapport au corps (que l’on mesure aussi bien à la fête foraine que dans les espaces de pratique de la danse, où prend alors forme la notion de « corps disponible » étudiée par Lise Saladain), sain ou malade, et de façon générale aux normes et démesures corporelles (pouvant aller jusqu’au sacrifice), rejoignait ainsi progressivement les problématiques liées aux seules inégalités sociales et aux traitements politiques. Le corps a, inévitablement, fait l’objet d’analyses dans d’autres ateliers, à travers le « genre et les processus de subjectivation », les « explorations médico-sportives », ou encore dans les techniques et sacrifices des corps au Mexique et en Amérique du Sud. D’une part il s’agissait d’aborder des objets variés (la violence paradoxale des femmes, la sexualité féminine au Maroc à travers la question des déviances, le port du voile intégral analysé sous l’angle de la religiosité, la jeunesse de Ramallah au regard de ces questions, les politiques culturelles menées par l’État brésilien au regard des descendants de Marrons en Amazonie, la situation des personnes « intersexe » en France, etc.). D’autre part, il s’agissait de comprendre les interactions entre corps, sport et éventuellement médecine au sein de pratiques également variées, et à travers des pratiques annexes (alimentaires, médicales) suscitées par les pratiques elles-mêmes. Il s’agissait alors de comprendre ce que sports et/ou rapports à la médecine recèlent d’utopique, ou bien ce qu’ils portent comme enjeux. Au Mexique et en Amérique du Sud, différentes époques sont interrogées pour comprendre les dimension associées au « sacrifice » des corps, depuis les pratiques pénitentielles au cours de la révolution mexicaine jusqu’aux victimes de la guerre contre les « Narcos », à propos du massacre d’Acteal, de la mort d’un protestataires Venezuela, des cadavres mutilés au cours de la guerre du Pérou, ou de la réification  de la violence en Colombie… Nombreux sont les sujets qui ont été abordés pour être analysés par le biais des dimensions rituelle ou bien des stigmates, de la mystique catholique, ou de « l’incorporation de la contestation extrême », par exemple. 

Au cours de ces trois jours, des approches classiques sont en outre étudiées dans les travaux de différents ateliers. Elles concernent les normes éducatives, le droit et notamment l’étude du processus judiciaire décrit de la sorte par Arianne Monnier : « Dans le contexte d’une audience judiciaire, la démesure semble d’abord en rapport avec l’écart entre deux paroles, l’une, professionnelle – celle des juges, des avocats, des experts, les uns et les autres habitués de la procédure – et l’autre, novice, celle des justiciables, apparemment démunis devant un rituel et des codes qu’ils ne maîtrisent pas[1] et dont la parole est pourtant essentielle à la poursuite de l’action. », le travail, la violence, la dimension religieuse, ou la santé. L’écologie humaine, les risques et les catastrophes, préoccupation devenue progressivement plus importante dans les sciences sociales en ce qu’elle a été articulée au regard des travaux portant sur des objets plus classiques de l’anthropologie et de l’anthropologie historique comme les migrations ou l’étude et la critique des dimensions locales, nationales et internationales (voir par exemple le travail d’Ulrich Beck. Beck U.: 2007) a également été approchée au travers de situations de crises à Haïti après le tremblement de terre, en Mongolie au regard de la crise de fièvre aphteuse qui a touché les troupeaux, en sismologie au regard de l’impact de catastrophes telles que celle qui a touché la centrale de Fukushima au Japon, mais encore en Italie au regard du danger difficilement temporellement quantifiable que représente le Vésuve, au regard des ouragans à Cuba et au Guatemala, dans le traitement humain des conséquences de la tempête Xynthia, à travers les « mesures de l’immunité » concernant la grippe aviaire à Hong-Kong, etc.

De ces exemples et de nombreux autres encore qui ont rejoint les sujets approchés au cours de ce congrès, on retiendra probablement les nombreux rapprochements qui peuvent être effectués entre ces objets d’étude a priori si disparates, rapprochements qui renvoient bien à l’évolution des activités humaines et aux phénomènes auxquels celles-ci se confrontent. Doutes et inquiétudes peuvent ainsi être approchés, mais règles, normes et déviances peuvent aussi être comprises au sein d’un ensemble englobant offert par la somme de ces communications.

Il nous reste à constater que l’exercice des actes est tout à la fois réussi et inachevé. Réussi parce que la cinquantaine d’articles qui ont fait suite aux communication reflètent bien cette diversité d’objets et le travail de fond des chercheurs. Inachevé parce que l’on pourrait en souhaiter autant pour tous les ateliers, mais ce sera là une dynamique à insuffler lors des prochains congrès.

Jean-Baptiste Duez

 

 



[1] La formule, souvent citée, est de Pierre Smith, qui l’applique aux objets rituels (M. Izard et P. Smith, La fonction symbolique, Paris, Gallimard, 1979).

 

 

 

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